Quand le doute devient moteur
Quand le doute devient moteur, pas barrière
Transformer le syndrome de l’imposteur en force de création, avec Eugène Mona comme boussole.
"Kon si dèmin, nou pa ni dwa palé ? Wou pa ni dwa chanté…" (Traduction : Comme si demain nous n'avions pas le droit de parler ? Tu n'as pas le droit de chanter…)
Cette phrase, extraite de La Chandelle (1976) d’Eugène Mona, est une gifle douce-amère.
Ce n’est pas qu’une chanson. C’est un cri ancestral. Un cri qu’on a appris à taire.
Quand on réécoute Mona aujourd’hui, quelque chose en nous résonne, même sans toujours savoir pourquoi. Il y a dans sa musique une tension familière, presque intime : celle de la parole étouffée, du désaccord entre ce qu’on est et ce qu’on croit qu’on a le droit d’être.
Cette tension, c’est exactement ce qu’on nomme aujourd’hui le syndrome de l’imposteur.
- Mona était-il la voix de ceux qui doutent d’eux-mêmes sans raison ?
À travers Saint-Pierre, ville symbole de splendeur passée et de tragédie, Mona peint une société abîmée par l’histoire coloniale. Il y voit une ville dévoyée par des logiques extérieures, une ville déracinée, qui ne se reconnaît plus elle-même.
Et c’est là que le parallèle devient clair.
Le syndrome de l’imposteur, ce n’est pas juste une question d’estime de soi. C’est ce qui se passe quand on ne se reconnaît plus dans le miroir que l’histoire nous tend.
Comme Saint-Pierre, nous avons parfois l'impression d'avoir perdu notre centre. Nous portons en nous des récits qui nous réduisent. Nous doutons non pas parce que nous sommes incompétents, mais parce que le monde ne nous a jamais vraiment donné la place pour nous croire capables.
Douter de soi est souvent une mémoire invisible.
Ce syndrome ne vient pas de nulle part. Il se nourrit de l’effacement, du racisme, du sexisme, des dominations symboliques, des silences familiaux.
Quand nos voix ont été moquées, nos accents dévalorisés, nos réussites vues comme des exceptions… le doute s’installe.
Et il se transmet...
Comme un héritage honteux, comme une chandelle qu’on n’ose plus allumer.
Eugène Mona : l’imposteur que personne ne voulait reconnaître vivant Mona lui-même disait qu’il serait reconnu seulement après sa mort. Et il avait raison.
Il portait ce poids : celui d’être légitime dans sa création, mais jamais validé dans les espaces de pouvoir. Comme beaucoup d’artistes, d’intellectuel·le·s et d’entrepreneur·euse·s des territoires dits “ultrapériphériques”, il a vécu la marginalisation intérieure. Pas de place assignée. Pas de “case” à cocher. Juste un feu, et une rage de dire quand même.
Alors oui, le syndrome de l’imposteur peut paralyser. Mais parfois, il est aussi le signe qu’on crée quelque chose de neuf.
Qu’on ne rentre pas dans les cases, parce qu’on en invente de nouvelles.
Douter ne signifie pas faiblir.
Cela signifie qu’on avance sans carte, sans GPS, sans autorisation. Comme Mona, qui a pris sa flûte, ses mots en créole, et a parlé pour ceux qui n’avaient plus de langue. Pas pour plaire. Mais pour transmettre.
Ce que Mona nous laisse : une légitimité qui ne se mendie pas.
- Nous avons le droit de parler.
- Nous avons le droit de créer, même quand notre voix tremble.
- Nous avons le droit d'exister, sans explication, sans justification.
Ki wou lé, ki wou pa lé, fok nou baw li kanmenm. (Traduction : que vous le vouliez ou non, nous vous le donnons quand même.)
Alors allume la chandelle. Même vacillante, elle éclaire déjà. Même petite, elle ranime le feu que d'autres ont voulu étouffer.
Auteur : Mahalath PAIN